Courses sur route : quand l’affluence massive devient un danger
Depuis quelques années, la course à pied et plus particulièrement les courses sur route attirent de plus en plus de sportifs. Selon l’Observatoire du Running 2024, 12,5 millions de Français pratiquent ce sport, soit 25% de la population française. Il est maintenant presque plus difficile d’obtenir un dossard pour certaines courses que pour une place de concert. Conséquence, le nombre de passionnés sur les lignes de départ est ahurissant, les comportements dangereux s’accentuent et les accidents deviennent fréquents malgré les précautions toujours plus importantes des organisateurs. Les athlètes élites féminines sont particulièrement exposées à ce phénomène, à l’image de la cohue sur le 10 km du Semi-Marathon de Lille, le 16 mars dernier.
« J’entendais les gens qui étaient tombés en premier crier, puisqu’ils se sont retrouvés en dessous des autres », se remémore Margot Dajoux, championne d’Europe juniors de course en montagne et multiple championne de France de cross, de course en montagne, de 2000 m steeple et de 5 km route. La Clermontoise de 19 ans a été prise dans la bousculade du départ du 10 km de Lille, avec 40 autres inscrits. Ils étaient 5000 à s’élancer sur le 10 km.
Avec pas moins de 10 000 personnes réunies pour cet évènement, les prestigieuses courses de Lille comptent parmi les plus denses de France et suscitent la convoitise des coureurs. De nombreux athlètes élites ont convergé vers la Capitale des Flandres, quitte à traverser l’Hexagone, pour aller exploser leurs records personnels sur un parcours billard à la densité hallucinante. Les épreuves étaient sold out plusieurs mois à l’avance. Pour certains, l’objectif était de s’adjuger les minima pour les Championnats d’Europe sur route, comme Anaëlle Guillonnet, habituée des podiums nationaux sur cross et sur piste. La licenciée du Décines Meyzieu Athlétisme a été contrainte d’abandonner la course juste après avoir été prise dans ce chaos.
« Une fois que les rubalises ont été enlevées et que tous les SAS se sont regroupés, ça poussait énormément, j’avais l’impression que mes pieds ne touchaient pas le sol. Dès le coup de pistolet, on a été bousculées encore plus fort, et comme nous, les élites femmes, étions en 3 ou 4ème ligne, il y avait du monde devant nous, donc on a mis du temps à avancer, et ça a créé une chute. »
La licenciée au Clermont Auvergne Athlétisme fait part du même constat. « Avant le coup de feu, il y a eu un mouvement de foule. Les organisateurs nous ont fait reculer pour qu’on reste derrière la ligne parce que les gens avaient déjà trop avancé. Je savais que ça allait être terrible. Il y a eu le départ, puis la chute, parce que les gens se frayaient un passage, de force. Je ne pouvais pas l’éviter, puisque la masse de personnes au sol prenait presque toute la largeur de la chaussée. »
| L’incivilité, casse-tête pour les organisateurs
Jean-Pierre Watelle, organisateur du Semi-Marathon de Lille, mais aussi du prestigieux Meeting de Liévin s’est exprimé sur cette problématique. « J’organise des évènements pour proposer les meilleures conditions possibles pour les athlètes de haut niveau. Quand il y a une chute au départ de l’une de nos courses, nous les organisateurs, nous sommes les premiers déçus. Même si nous mettons tout en place pour éviter les chutes, il y en a très souvent. Cela peut arriver même avec une ligne de départ avec très peu de monde. Si j’avais voulu, j’aurais pu prendre 25 000 coureurs à Lille. Beaucoup d’évènement refusent du monde pour des soucis de sécurité. »
Ce dernier donne l’exemple des derniers Championnats de France de cross à Challans. Des crosswomen et crossmen ont chuté au départ de la quasi-totalité des courses, alors même que les pelotons étaient constitués de seulement 300 ou 400 passionnés. Jean-Pierre Watelle rappelle aussi que le parcours de Lille est élargi chaque année en fonction du nombre d’inscrits.
L’organisateur se désole de cette incivilité « Ce qui est insupportable, ce sont toutes ces personnes qui ne respectent rien, qui veulent absolument passer en bousculant. Certains sont prêts à passer au dessus des barrières. On a envoyé aux urgences une personne qui s’était éraflée la main parce qu’elle avait tenté d’accéder à un SAS dans lequel elle n’avait rien à faire. C’est de la folie, il faut employer des moyens presque militaires pour éviter la cohue. »
Jean-Pierre Watelle
Jean-Pierre Watelle révèle aussi devoir passer des heures à vérifier les justificatifs de performances parce que des coureurs s’inscrivent avec de fausses références, parfois avec trois minutes de différence sur leur véritable marque. Un fléau, qui ne facilite pas l’organisation de l’évènement ni la bonne répartition dans les sas.
| L’enjeu de la sélection
Pour Anaëlle Guillonnet, se placer devant était indispensable. La demi-fondeuse avait en ligne de mire les précieux minima pour les Championnats d’Europe sur route. Or, pour une sélection, c’est le temps au pistolet qui est pris en compte, et non le temps à la puce, qui se déclenche uniquement au passage sous l’arche de départ. La championne de France espoirs de cross court 2021 s’entraîne aux côtés de Sarah Madeleine, qui a égalé le record de France du 10 km en janvier dernier à la Prom’Classic à Nice (31’15.) Cette dernière ne l’a pas battu, un temps après y avoir cru. Elle a évoqué une possible différence entre le temps pistolet et puce.
« Je comprends que les hommes courent plus vite que nous, c’est normal qu’ils nous doublent. Mais là, pour les filles, c’était important de ne pas être loin de la ligne et de ne pas perdre des secondes cruciales au départ », poursuit Anaëlle Guillonnet. « Il y avait l’enjeu de la sélection, des minima (32’30), il n’y avait pas simplement un but de chercher nos records personnels. Si c’était le cas, on se serait mises en retrait », détaille l’élève de Bastien Perraux. « Ce sont des situations qui deviennent dangereuses à cause de certains coureurs alors que nous sommes juste là pour notre passion, pour se dépasser, sauf que tout le monde est prêt à tout pour gagner ne serait-ce qu’une seconde. »
Ce genre d’accident n’est pas nouveau. En décembre 2022, un incident similaire s’était produit lors du 10 km de la Corrida du Houilles, pour la 50 ème édition de l’épreuve. Une chute massive avait suscité des réactions et des inquiétudes. En janvier 2023, le départ chaotique du 10 km de Valence en Espagne avait aussi marqué les esprits. La 4ème de la finale du 3000 m steeple des Jeux olympiques de Paris 2024, Alice Finot, en avait fait les frais, comme une multitude d’autres athlètes féminines, écrasées par une bousculade survenue au coup de pistolet. Cette dernière avait déjà alerté sur le comportement dangereux de certains athlètes prêts à tout pour éviter de perdre quelques secondes.
| Les femmes, premières touchées par les chutes
Les athlètes souhaitent logiquement partir en quête de leur record personnel après plusieurs mois d’entraînement. Chaque seconde compte, ce qui peut créer un climat de tension, surtout au cœur des vagues les plus rapides. Tomber au milieu d’une foule de coureurs déchaînés, c’est risquer de ne pas pouvoir se relever. Une situation vécue par les athlètes féminines à Lille.
« Je suis restée une vingtaine de secondes au sol, j’ai dû m’y prendre à cinq ou six reprises avant d’arriver à me relever, je n’y parvenais pas parce que je me prenais des coups de pieds des coureurs qui passaient malgré tout. J’ai eu des points de côté après parce que je me suis fait marcher sur le ventre, la nuque… Je n’ai pas pris de plaisir, je ne pensais à rien pendant la course, j’étais sous le choc. », explique la Clermontoise Margot Dajoux.
La Lyonnaise Anaëlle Guillonnet mentionne elle aussi un moment douloureux. « Comme il y avait énormément de monde, c’était impossible de se relever, j’avais l’impression d’être dans une machine à laver. Soit les gens n’ont aucun scrupule et ils nous marchent dessus, soit ils nous tombent dessus parce qu’ils ne voient pas que des coureurs sont à terre devant eux. Je n’essayais même plus de me relever, j’avais mis mes bras autour de ma tête pour me protéger et j’attendais. Je remercie la dame qui m’a aidée, et les coureurs qui ont fait barrage en me protégeant des autres. J’ai eu des égratignures partout, des douleurs, les genoux en sang, je me suis cogné la tête par terre, j’ai eu un énorme bleu sur le menton et je me suis fêlé une côte. »
Les athlètes féminines, aux gabarits souvent plus petits et la force moins prononcée que les hommes sont particulièrement touchées par les bousculades et les blessures que celles-ci causent. Pourtant, mettre en place des courses réservées aux femmes n’apparaît pas comme la solution, pour un souci de performance et de visibilité du sport féminin. Les évènements sur route sont une excellente opportunité pour les féminines d’exploser leurs records personnels, grâce à une densité de coureurs importante, tout en bénéficiant d’une couverture médiatique intéressante.
Courir avec les hommes, une opportunité pour performer
C’est ce que met en lumière la Bretonne Laëtitia Bleunven, qui figure également parmi les meilleures demi-fondeuses françaises. L’athlète souligne la force de ces courses sur route, qui permettent à tout le monde de profiter d’une densité qui tire vers le haut. « C’est important qu’on puisse partager ces moments très riches humainement et sportivement, le but c’est de trouver tous ensemble des solutions, coureurs, organisateurs, public. Notre but commun, c’est de réaliser de belles performances », souligne la coureuse du Stade Brestois Athlétisme.
« Il ne faut pas nous enlever cette possibilité et cette richesse de courir avec les hommes, c’est comme si on avait des lièvres pendant toute la course, on a besoin de cette densité et de cette émulation pour nous transcender. Il y a aussi beaucoup de public qui nous porte, c’est exceptionnel, je prends toujours énormément de plaisir à courir à Lille. »
Laëtitia Bleunven
Cette dernière précise que les organisateurs des courses « fournissent un travail incroyable », et que le problème vient avant tout des participants peu scrupuleux. Pour la passionnée, cette fête de la course à pied lilloise est un évènement incontournable et mémorable à faire perdurer.
« Nous voulons tous aller à la bataille, mais c’est crucial de le faire de façon respectueuse et bienveillante envers les autres, nous courons ensemble, pas pour nous faire du mal entre nous. En France, de beaux évènements montent. Agir comme cela, c’est dégoûter les organisateurs qui triment. Nous vivons des émotions très fortes grâce à ces évènements, ce sport réunit énormément de personnes. Sur la ligne, on a la chance de se retrouver avec des gens qui vont aux JO, et d’autres qui débutent, c’est cette richesse qu’il faut conserver. »
| Pas de solution miracle
Parmi les solutions évoquées, plusieurs se dessinent. La première, faire partir les vagues à quelques secondes d’écart les uns des autres, pour fluidifier le trafic et éviter les bousculades. Au risque de frustrer ceux qui sont derrière. La deuxième, placer les participants dans les SAS uniquement sur la base de leur record personnel, peu importe s’il s’agit d’hommes ou de femmes. Dans ce cas, les femmes qui possèdent une marque en 35 minutes sur 10 km se verraient placées avec les hommes qui ont couru ce temps. Or, pour les coureuses en quête de minima européens ou mondiaux, cette solution risquerait de les léser en partant loin de la ligne.
Jean-Pierre Watelle a pensé à cette solution, mais le risque est que les femmes soient noyées dans la masse et donc pas forcément mises dans les meilleures conditions pour performer. Tout comme faire partir les femmes 30 secondes avant les hommes, qui pourrait être encore pire d’après le directeur de la Ligue des Hauts-de-France d’Athlétisme. « Les filles vont se faire dépasser par un énorme peloton. La meilleure solution, c’est deux chaussées séparées qui se rejoignent au bout de 800 m par exemple, mais il faut que la configuration du lieu permette de le faire, ce qui n’était pas le cas à Lille cette année. »
« La solution est loin d’être facile à trouver même s’il existe des alternatives », liste l’organisateur. Pour cette édition, un SAS sub élite avait été mis en place pour une meilleure répartition. 40 athlètes seulement avaient un dossard élite. Le patron de l’évènement a déjà envisagé une solution drastique, celle de constituer trois lignes de top athlètes hommes, trois lignes de top athlètes femmes et de donner leur départ avant celui de la masse. Dépassé par les incivilités, l’organisateur a songé à réserver les courses aux meilleurs de la discipline. Une possibilité qui risque de diviser les coureurs. Les organisateurs se retrouvent donc face à une impasse.
Limiter le nombre d’inscrits est indispensable. Le Semi-Marathon de Lille refuse un nombre impressionnant de coureurs, même des élites qui possèdent des records en moins de 29 minutes. « Nous ne menons pas une politique du « toujours plus » comme on nous le reproche souvent », se défend l’organisateur. « On nous accuse de prendre toujours plus de coureurs, sauf qu’on en refuse, et quand on le fait, on se fait insulter. Je ne peux pas prendre plus de monde si je trouve que c’est trop dangereux. Avec un dossard à 22 euros, nous ne sommes pas là pour faire de l’argent. »
| La course à pied, un sport individuel qui rassemble
Laëtitia Bleunven est reconnaissante envers les athlètes bienveillants qui l’ont aidée à se relever et à repartir. Cette dernière termine la course non loin de son record personnel, un chrono frustrant à cause de sa chute. « Quelqu’un m’a aidée à me relever, en m’encourageant, j’entendais, « t’es debout, tu vas de l’avant maintenant. » Quand je faisais quelques mètres, un coureur me poussait à le suivre, en me demandant mon objectif de chrono. » La Bretonne retient l’entraide, inhérente à la course à pied selon elle. « J’ai été touchée par cette bienveillance, ça m’a permis de m’accrocher et de chercher un temps proche de mon record personnel. »