À la recherche des anti-Strava : ces coureurs qui fuient les données
À une époque où chaque run est traqué, analysé et comparé sur Strava, Garmin ou Nike Run Club, une étrange espèce de coureurs persiste : les anti-Strava. Ceux qui courent sans montre, sans appli, sans quête de likes ou de kudos. Juste pour le plaisir et des raisons obscures. Une anomalie ? Plutôt une résistance du “happy run”.
Pour beaucoup, près de 4 millions de personnes en France, Strava est bien plus qu’un simple outil de suivi : c’est un réseau social, un espace de comparaison et, parfois, une source de pression. Dans un monde où chaque foulée est traquée, chaque sortie est chronométrée et chaque performance est disséquée, une étrange tribu persiste dans l’ombre : les anti-Strava. Ces coureurs qui refusent le diktat des statistiques, qui rangent leur montre connectée au placard et qui rejettent la quête du like facile et des kudos automatiques. Leur mantra ? Courir librement, sans chronomètre ni segment à valider. Ils courent pour eux, et eux seuls. Une espèce en voie de disparition ? Pas si sûr.
Face à l’ultra-digitalisation du sport, un vent de rébellion souffle doucement sur le bitume et les sentiers. Une nouvelle manière de courir émerge : plus libre, plus instinctive, plus déconnectée. « J’ai désinstallé Strava après m’être surpris à sprinter dans les derniers mètres d’une sortie juste pour améliorer mon temps moyen, raconte Pierre, un marathonien du dimanche qui a décidé de se déconnecter. Ça n’avait plus de sens. Je courais pour l’appli, pas pour moi. » Et ce désormais ex-utilisateur Strava n’est pas seul. Difficilement quantifiable, c’est de plus en plus de joggeurs qui ont décidé de quitter l’application après des déboires multiples.
Cette course aux stats transforme parfois une simple sortie en une quête de validation. Certains se forcent à courir plus vite ou plus longtemps juste pour afficher une belle ligne sur leur profil. D’autres ne supportent pas l’idée d’avoir une sortie « ratée » dans leur historique et finissent par supprimer leurs mauvais entraînements. Mais une partie des coureurs commence à prendre du recul. Certains désinstallent complètement Strava, d’autres décident de ne plus partager leurs sorties. Un retour à l’essentiel, loin des comparaisons constantes et du besoin d’approbation numérique.
| “Aujourd’hui, Strava n’existe plus et courir est bien plus agréable”

Un témoignage, issu d’un coureur anonyme sur Reddit, illustre parfaitement le basculement que vivent de nombreux adeptes du running face à l’ultra-connectivité. Initialement perçu comme un outil pratique pour analyser ses performances et partager ses sorties avec ses amis, Strava devient progressivement une machine à comparaison, où chaque stat’, du temps écoulé à la fréquence cardiaque, devient un critère d’évaluation. « Avant, je considérais Strava comme le meilleur moyen de suivre mon entraînement, de me tenir responsable et de célébrer mes amis, mais il est récemment devenu une machine de comparaison et ce n’est pas sain, rapporte cet utilisateur de ce forum géant où les internautes échangent sur tous les sujets, y compris le running. J’insiste sur le temps de déplacement par rapport au temps écoulé, sur les variations de rythme, sur la fréquence cardiaque et, bien sûr, sur la question de savoir si les autres personnes seront impressionnées. Aujourd’hui, Strava n’existe plus et courir est bien plus agréable. Quand j’ai commencé à courir, je n’utilisais pas Strava – je ne suivais pas du tout mes courses – et je me souviens que c’était tellement plus amusant. Je ne suis pas un athlète sponsorisé ou quoi que ce soit donc, en fin de compte, ce que je fais n’a pas vraiment d’importance. Juste que je le fais. J’utilise toujours une montre, remarquez, mais plus de partage. De toute façon, qui s’en soucie ? »
L’auteur de ces mots met clairement en lumière un phénomène de plus en plus courant : la perte de spontanéité dans la pratique du running, remplacée par une quête de validation sociale. Ce qui était autrefois une simple activité physique devient une source de pression, au point que certains finissent par oublier pourquoi ils couraient au départ. Mais derrière cette désillusion se cache une prise de conscience : se libérer du diktat des données permet de renouer avec une course plus authentique. L’auteur ne renonce pas totalement à la technologie – il conserve sa montre pour un suivi personnel – mais choisit de ne plus partager ses runs, comme un retour à l’essentiel. Et il conclut avec une question presque provocatrice : « De toute façon, qui s’en soucie ? » Une manière de rappeler que, dans le fond, courir est avant tout un plaisir personnel, et non une performance à exhiber.
| Le grand retour du “Happy Run”
Et donc, de plus en plus de coureurs revendiquent une approche plus instinctive du running. Écouter son corps plutôt que sa montre. Ressentir le vent, l’effort, la foulée, sans que la moindre statistique ne vienne briser l’instant. C’est ce que certains appellent le “Happy Run” : une course sans objectif précis, juste pour le plaisir du mouvement. Pas de chrono, pas de compétition, pas d’analyse post-run… juste l’envie de profiter de l’instant.
Marie, adepte du trail, a fait le choix radical de ne plus rien enregistrer : « Avant, je ne partais jamais sans ma montre Garmin, avoue la trentenaire. Puis un jour, elle est tombée en panne et j’ai redécouvert ce que c’était de courir sans chercher à savoir combien de kilomètres j’avais fait. J’ai ressenti une vraie liberté. Maintenant, je fais des Happy Runs plusieurs fois par semaine, juste pour kiffer. » Le “Happy Run”, ce n’est pas juste une balade en baskets. On trottine, on s’aère, on profite. C’est la sortie où on oublie le “no pain, no gain” pour un bon vieux “je cours comme j’aime”.
Un jour, ma montre Garmin est tombée en panne et j’ai redécouvert ce que c’était de courir sans chercher à savoir combien de kilomètres j’avais fait
Marie, traileuse en herbe
Certains en profitent pour partir sans itinéraire, au feeling. D’autres écoutent de la musique ultra-détente (oui, on a le droit de courir en chantant du Céline Dion). D’autres encore improvisent un running-touriste, à la découverte d’un nouveau quartier ou d’un coin de nature. C’est arrêter de se comparer aux autres. Accepter que certains jours, on a juste envie de trottiner sans se mettre dans le rouge. Kiffer l’instant, plutôt que de vouloir prouver quoi que ce soit à une appli.
Il paraîtrait même que les Happy Runs boostent la motivation. Parce que quand on ne court plus sous pression, on redécouvre pourquoi on aime ça… et on y retourne avec plaisir. Le Happy Run, c’est s’autoriser à ralentir, à s’amuser. À trottiner un jour et sprinter un autre, juste parce qu’on en a envie. Et paradoxalement, en courant plus librement, on progresse souvent mieux. Moins de pression = plus de plaisir = plus de constance. CQFD.
| Un pied-de-nez au “tout-connecté” ou la déconnexion totale ?
Loin des podiums virtuels et des records à battre, ces rebelles du bitume prônent un retour aux sources. Courir pour soi, et non pour une validation sociale. Certains vont même jusqu’à refuser l’utilisation de musique ou d’écouteurs, préférant le son brut de leur respiration et de leurs pas. Cette approche, appelée “running méditatif”, prône une immersion totale dans l’instant. Sentir sa foulée, écouter le bruit du vent, ressentir l’effort sans distractions. On parle même d’une expérience quasi spirituelle.
Bien sûr, tout le monde n’est pas prêt à lâcher les stats. Les applis ont permis d’immenses progrès, notamment pour les débutants ou ceux qui préparent des objectifs précis. Mais à l’heure où le running devient ultra-digitalisé, un vent de contre-culture souffle. D’ailleurs, même parmi les utilisateurs de Strava, une nouvelle tendance émerge : celle de l’anonymat volontaire. Certains runners choisissent de ne pas publier leurs sorties ou de cacher leurs performances pour éviter toute comparaison. D’autres optent pour des pseudos, brouillant ainsi les pistes entre performance et simple plaisir de courir. Et si le futur du running n’était pas dans le big data, mais dans un retour au plaisir brut ?
Laissez votre montre chez vous (ou au moins, cachez l’écran). Mettez vos baskets. Sortez. Courez sans plan et sans prise de tête. Et surtout : revenez avec un grand sourire. Parce qu’au final, c’est bien ça, le vrai run parfait.
Alors, la prochaine fois que vous irez courir, posez-vous la question : courez-vous pour vous ou pour vos followers ? Et si vous testiez un Happy Run, juste pour voir ?