Les lièvres au service des courses et des records
Dans le monde des marathoniens, les performances exceptionnelles des athlètes de premier plan sont souvent facilitées par des coureurs méconnus (ou presque) : les “lièvres”. Ces meneurs d’allure comme Florian Caro jouent un rôle crucial en établissant un rythme soutenu, permettant aux favoris de se concentrer sur leur course et d’optimiser leurs chances de succès… et de record.
Et si un petit animal maintenait le rythme d’un marathon ? Pas exactement, car dans le jargon de l’athlé, un lièvre, ou meneur d’allure pour les plus conventionnels, désigne plutôt un coureur engagé pour imprimer un tempo spécifique lors d’une course, aidant par ailleurs les athlètes à atteindre des objectifs chronométriques ambitieux à leur échelle. Son rôle consiste donc à maintenir une vitesse constante sur une portion déterminée du parcours, souvent jusqu’au semi-marathon ou au-delà, avant de se retirer. Dans leur dos, l’indication “PACE” chez nos amis britanniques permet de les différencier des autres participants et leur mission reste simple au demeurant.
Comme point de repère pour marathoniens plus ou moins accomplis, cette stratégie permet aux coureurs de conserver leur énergie pour les phases décisives de la course. Aujourd’hui, les plus grands marathons du monde s’offrent le service des lièvres les plus rapides du circuit. La première place n’est pas anecdotique, mais elle perd désormais de sa saveur lorsqu’un record (de l’épreuve ou du monde) ne tombe pas.
| “Tu fais une distance, sans trop te mettre dans le rouge non plus et ça c’est agréable”
Ils sont devenus indispensables. Et beaucoup se sont mis au service des autres le temps d’une journée. Florian Caro fut l’un d’eux. « Le lièvre, c’est le meilleur pour imposer une allure au groupe de tête qui vise à un chrono particulier, note le Breton. C’est lui qui va mettre une allure pour aller chercher des records. » Le marathonien de 31 ans s’est déjà positionné à deux reprises en tant que “pacer”, dont une fois où il a réussi à aller au bout, record de Bretagne à la clé, alors qu’il devait baisser le pied au 25e kilomètre. « J’ai été lièvre sur le Marathon de Rennes, où j’ai gagné avec de bonnes jambes donc, au 25e km, je ne pouvais pas m’arrêter là, signale-t-il. Et je l’ai aussi été sur le Marathon féminin de La Rochelle. La lauréate était contente d’avoir battu son record personnel et n’a pas oublié de me remercier. » Un bon lièvre ne court pas pour lui-même, mais pour les autres. Son rythme doit être précis, régulier, une horloge humaine qui guide les coureurs vers leur objectif. « Je m’adapte aux demandes d’allure des organisateurs », explique celui qui a fini 3e et premier Français des 10 km des Champs-Élysées le 2 février dernier.

Mais son rôle ne s’arrête pas là. « Dans la course aussi, je leur indique les ravitaillements. Et des fois, je leur propose le mien s’ils en ont plus besoin que moi. Je les accompagne comme je peux. » Un bon lièvre s’apparente à un compagnon de route, à une assistance mobile, prêt à sacrifier son propre confort pour aider les autres à tenir jusqu’au bout. Et le meilleur dans tout ça ? Il y prend du plaisir. « Tu fais une distance, sans trop te mettre dans le rouge non plus, et ça, c’est agréable. » Car être lièvre, c’est aussi l’opportunité de vivre une course différemment, d’en ressentir l’intensité sans forcément en subir toute la douleur. « C’est un rôle qui me plaît bien, donc dès que j’ai des propositions, je suis toujours preneur. » Florian ne cache pas son enthousiasme : être lièvre serait presque une vocation. Il aime ce rôle, il aime être sollicité pour préparer d’autres courses plus importantes. Gagnant-gagnant ?
| L’ombre des champions
Pourtant, malgré leur importance dans la performance des champions, les lièvres restent souvent dans l’obscurité de la course. « Les lièvres pourraient peut-être être un peu plus mis en valeur parce que c’est une part importante de la performance. » Car au final, les meneurs d’allure ne figurent pas dans les classements, leur rôle n’est pas précisé sur les résultats. « Les lièvres ne sont pas mis dans les classements, ils ne sont pas précisés à la fin. » Leur travail est essentiel, mais invisible, un rouage clé d’une mécanique qui met en lumière uniquement les vainqueurs.
« Ne misez pas toute votre course sur le lièvre, il pourrait complètement exploser en route »
Florian Caro, recordman de Bretagne du marathon
Attention, compter sur un lièvre, c’est bien, tout miser sur lui, c’est risqué. Florian le rappelle : « Ne misez pas toute votre course sur le lièvre, il pourrait complètement exploser en route…» Car un lièvre reste un coureur, avec ses limites. Et parfois, tout ne se passe pas comme prévu : « Il y en a qui font des conneries et n’ont pas l’habitude et le coureur a intérêt aussi quand même à se concentrer sur lui-même. » L’objectif, c’est de trouver le bon équilibre : suivre le lièvre, mais garder son instinct de coureur actif. En somme, être ce guide, ce repère, ce soutien… mais pas un pilote automatique. Un rôle crucial mais discret, exigeant mais gratifiant, qui mériterait peut-être un peu plus de reconnaissance. Florian l’espère du plus profond de son cœur.
| Une pratique historique et stratégique
Pour expliquer ce phénomène, il faut revenir quelque temps en arrière. L’utilisation de “pacemakers” (désignation anglo-saxonne) s’est généralisée dans les années 1980, parallèlement à la professionnalisation de l’athlétisme. Les organisateurs de courses et les athlètes eux-mêmes sollicitent ces coureurs pour créer des conditions propices à l’établissement de nouveaux records. Par exemple, lors du marathon de La Rochelle, les lièvres sont chargés de respecter des temps de passage précis, tels que 15 minutes et 10 secondes pour les 5 premiers kilomètres, afin de guider les compétiteurs vers des performances optimales.
Chaque organisation de marathon délivre ses propres temps de passage qui varient selon l’objectif des meilleurs marathoniens… mais pas que. Chacun son objectif, chacun son lièvre. Dans certaines courses, plusieurs pacemakers sont à disposition pour les différentes allures demandées. Pas besoin de gambader comme Kipchoge pour suivre ce cousin du lapin.
| Des avantages multiples pour les athlètes
- La présence de lièvres offre plusieurs bénéfices aux coureurs de marathon :
- • Régularité du rythme : Les lièvres assurent une allure stable, évitant les variations de vitesse qui peuvent épuiser prématurément les athlètes.
- • Abri contre les éléments : En se positionnant devant, ils protègent les coureurs du vent, réduisant ainsi la résistance aérodynamique. Ainsi, les gains procurés par l’effet d’aspiration bénéficient aux coureurs de marathon précédés d’un lièvre.
- • Soutien mental : Suivre un lièvre permet aux athlètes de se concentrer sur leur course sans se soucier constamment du chronomètre.

| Des collaborations fructueuses
À l’instar de Florian Caro, certains lièvres, en raison de leur endurance et de leur expérience, choisissent parfois de terminer la course après avoir rempli leur rôle initial. C’est ainsi que l’Éthiopien Mohamed Temam a remporté le marathon de Beyrouth en 2010, après avoir initialement servi de lièvre pour son compatriote Aberre Chane, victime d’une défaillance en fin de parcours. Plus original, Michaël Gras s’est lancé sur le marathon de la Route du Louvre, le 14 mai dernier, en tant que meneur d’homme, et ne s’attendait pas à s’offrir un record personnel (2h 09’58’’) en arrivant à Lens. Ne pas mettre le clignotant dès le 25e kilomètre l’a fait devenir 15e meilleur performeur français de l’histoire. Ça valait le coup.
| Une rémunération à la hauteur de l’enjeu
La contribution des lièvres est reconnue et rémunérée en conséquence. Un lièvre coûte généralement entre 1 000 et 7 000 euros pour les marathons majeurs (les “Majors”). À Rennes, par exemple, Florian Caro avait touché 300 € pour mener à bien les marathoniennes à La Rochelle l’an dernier. Cela représente la plupart du temps environ 3% du budget « athlètes » d’un Meeting ou d’un Marathon. Leur présence étant souvent déterminante pour l’établissement de records, ils perçoivent des primes substantielles, reflétant l’importance de leur rôle dans le succès des compétitions.
Acteurs indispensables du marathon moderne, l’expertise et le dévouement de ses lièvres permettent aux champions de repousser les limites de l’endurance humaine, inscrivant ainsi de nouveaux records dans l’histoire de l’athlétisme. Vers l’infini et l’au-delà.